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Que se passe-t-il quand les animaux perdent leur habitat (et pourquoi cela nous concerne aussi)

Que se passe-t-il quand les animaux perdent leur h...

Une femelle grizzly parcourt chaque jour des dizaines de kilomètres. Elle a besoin de baies et de fruits sauvages en été, de rivières riches en saumons à l’automne, de forêts denses où mettre bas et élever ses petits en hiver. Elle a surtout besoin de rencontrer d’autres grizzlys pour se reproduire, et de vivre dans une communauté suffisamment vaste et génétiquement diversifiée pour garantir un avenir sain à ses petits.

Mais aujourd’hui, les territoires où elle vivait autrefois ont été exploités, dégradés ou fragmentés : une constellation de petites îles séparées par des autoroutes, des voies ferrées, des champs cultivés, des élevages intensifs, des villes entières. Et la femelle grizzly se retrouve seule un jour, incapable de rejoindre la population voisine, séparée par à peine 80 kilomètres de béton...

Ce qui lui arrive n’est pas seulement son histoire. C'est l'histoire d'un grand nombre d'animaux sauvages aujourd'hui.

Un phénomène qui porte un nom simple : la perte d’habitat.  Le prix que la vie sauvage paie pour le modèle de développement humain.
Selon l’IPBES, la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques, les trois quarts des terres émergées et près de la moitié des océans ont déjà été fortement altérés par les activités humaines.  Cela a entraîné un effondrement marqué de la taille moyenne des populations animales : ours, grenouilles, aigles, abeilles sont encore là, mais ils sont de moins en moins nombreux, de plus en plus isolés et de plus en plus vulnérables.

Il y a un concept scientifique qui devrait tous nous alerter : celui de la « dette d’extinction » - le décalage entre la destruction d’un habitat et la disparition des espèces qui l’habitent.
Autrement dit, la perte d’habitat ne tue pas immédiatement : lorsque nous détruisons une forêt, nous en payons le prix vingt ou cinquante ans plus tard, quand l’espèce qui y vivait — et semblait encore présente — disparaît sans "raison apparente".

En réalité, ce processus de disparition était en cours depuis un moment.  D’abord lorsque l'habitat où l'animal se déplace et trouve nourriture, eau et partenaires pour assurer la continuité de l’espèce disparaît. Ensuite, lorsque les routes migratoires sont interrompues : pour de nombreux oiseaux, dont les zones humides sont asséchées, le voyage devient impossible et la saison de reproduction est perdue. Enfin, plus silencieusement, les populations isolées cessent de se mélanger puisqu'elles peuvent plus se déplacer : les petits naissent de parents de plus en plus semblables, génération après génération, le patrimoine génétique s’appauvrit, la capacité à résister aux maladies diminue.

Jusqu’au moment où un hiver difficile, une épidémie ou une sécheresse efface totalement une espèce sauvage.


Recoudre le monde

Le temps nous glisse entre les mains. Mais tant que les espèces sont encore là, nous pouvons agir.

Notre femelle grizzly, par exemple, a encore une chance. Grâce à une idée simple, et pourtant si précieuse : le corridor écologique. Un pont végétalisé au-dessus d’une autoroute, un passage souterrain, une bande de végétation, permettent aux animaux de se déplacer à travers des habitats fragmentés, de se retrouver et de se renforcer.

Le long des montagnes Rocheuses, du Wyoming jusqu’au Yukon canadien, grizzlys, loups, élans et caribous recommencent à parcourir les 3 400 kilomètres de corridor naturel qui les reliaient autrefois, grâce à l’un des projets de connectivité écologique les plus ambitieux au monde : la Yellowstone to Yukon Conservation Initiative (Y2Y). Aujourd’hui, la région compte 204 passages, alors qu’il n’y en avait aucun il y a vingt ans, et les zones protégées ont augmenté de 80 %. La distance entre les populations de grizzlys isolées par les routes, les voies ferrées et les zones urbaines est passée de 240 à moins de 80 kilomètres — et elle continue de diminuer.

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Tout cela, bien sûr, a un coût.
Mais le vrai problème n’est pas le coût de l’action : c’est le coût de l’inaction.

Sans des écosystèmes fonctionnels, plus de la moitié du PIB mondial serait menacée. Chaque forêt détruite pour laisser place à l’agriculture ou à l’élevage, chaque zone humide asséchée pour construire des habitations, chaque passage bloqué par une autoroute, chaque espèce qui disparaît représente aussi une part de l’économie réelle qui s’effondre.

Un rapport du World Economic Forum de 2020 estimait qu’une économie « positive pour la nature » — c’est-à-dire qui restaure et renforce les écosystèmes au lieu de les dégrader — pourrait générer plus de 10 000 milliards de dollars d’opportunités économiques et soutenir 395 millions d’emplois dans le monde d’ici 2030.
Certaines organisations et entreprises ont déjà choisi de bâtir leur modèle économique autour de la restitution plutôt que de l’extraction. C’est précisément le principe de la « Reintegration Economy », le pari de la Fondazione Capellino et d’Almo Nature : les profits générés ne sont pas distribués aux actionnaires, mais entièrement réinvestis dans des projets de protection de la biosphère et de la biodiversité, dont Y2Y est un exemple concret.

Une manière de démontrer, concrètement, que protéger la biodiversité n’est pas un coût à supporter malgré l’économie, mais un choix que l’économie doit soutenir si elle veut avoir un avenir.

La femelle grizzly ne sait rien de tout cela. Elle sait seulement que, quelque part dans les montagnes Rocheuses, il existe un pont végétalisé au-dessus d’une autoroute où elle peut enfin marcher sans crainte. Et de l’autre côté, un autre grizzly l’attend.