La vie en ville — qu’elles soient grandes ou petites — s’est toujours organisée en fonction du climat local. À Madrid, la chaleur de l'été pousse à sortir dehors tard, une fois les températures retombées. À Stockholm, les longs hivers froids favorisent une vie plus intérieure, rythmée par des moments de convivialité comme la fika, ce rituel de l’après-midi autour du café et de pâtisseries.
À une époque où le climat mondial connaît des changements rapides et sans précédent, il est légitime de se demander si ces traditions resteront inchangées. Une série d’études a tenté d’y répondre – et les résultats devraient nous inquiéter.
Comment et pourquoi les villes se réchauffent
Le réchauffement climatique est un phénomène théorisé dès la fin du XIXe siècle, mais véritablement compris seulement dans la seconde moitié du XXe siècle. En résumé, la combustion du gaz, du pétrole et du charbon, ainsi que - dans une moindre mesure mais loin d'être négligeable - l’élevage intensif, libèrent de grandes quantités de gaz qui s’accumulent dans l’atmosphère. Ces gaz retiennent le rayonnement solaire, réchauffant la planète dans son ensemble et déclenchant une série de phénomènes météorologiques complexes et parfois contradictoires.
En ville, l’effet le plus immédiat – celui que l’on associe le plus souvent au problème – est celui des vagues de chaleur. Il n’existe pas de définition unique du phénomène, mais il s’agit généralement de périodes de plusieurs jours ou semaines durant lesquelles les températures dépassent largement les moyennes saisonnières. En milieu urbain, ces vagues de chaleur sont particulièrement dangereuses, car elles s’ajoutent à l’effet d’îlot de chaleur : le béton et l’asphalte retiennent la chaleur, les moteurs et les climatiseurs aggravent la situation et, surtout dans les grandes métropoles, les températures sont naturellement de plusieurs degrés supérieures à celles des zones rurales.
Selon le dernier rapport du GIEC, l’organisme scientifique des Nations unies consacré au climat, d’ici 2050, 45 % de la population urbaine mondiale sera exposée à des conditions de chaleur extrême.Et les effets se font déjà sentir. À Paris, l’été 2022 a été le plus chaud jamais enregistré, avec plusieurs vagues de chaleur et des températures dépassant localement les 40 °C. Dans une ville dense, ces épisodes sont amplifiés par l’effet d’îlot de chaleur urbain, rendant les conditions de vie particulièrement difficiles. À Athènes, l’une des villes les plus chaudes d’Europe, l’Atlantic Council estimait en 2022 que la perte de productivité due à la chaleur extrême avait coûté 100 millions de dollars en un an. Car quand il fait trop chaud, travailler devient difficile.
Trop de pluie, trop peu de pluie
Valence, Espagne. Le 29 octobre 2024, un phénomène météorologique connu sous le nom de « goutte froide » s’est abattu sur le ciel de cette ville méditerranéenne, habituellement réputée pour son architecture moderne et ses plages ensoleillées. En quelques heures, il est tombé autant de pluie que sur plusieurs mois et le résultat – aggravé par une gestion inefficace de l’urgence par les autorités locales – a été catastrophique. 236 personnes ont perdu la vie, des dizaines de milliers ont été déplacées et une partie importante de l’économie locale a été anéantie. Bien qu’il soit impossible de le prouver avec certitude, plusieurs études suggèrent que cet épisode météorologique extrême a été amplifié par la crise climatique.
Le réchauffement climatique en ville ne se manifeste pas seulement par des journées étouffantes sous un soleil écrasant : parfois, il prend la forme de tempêtes. Les villes y sont particulièrement vulnérables, car elles n’ont pas la capacité d’absorption de l’eau qu’offrent les sols naturels, elles ont souvent été construites sans tenir suffisamment compte des risques hydrogéologiques, et dans un monde où les événements extrêmes étaient plus rares, même s’ils restaient possibles.
Le changement climatique peut potentiellement toucher tout le monde, mais selon nos conditions de vie, nous y sommes plus ou moins exposés.
En règle générale, les personnes les plus fragiles sur le plan de la santé et disposant de moins de ressources économiques sont les plus à risque.
En cas d’inondations, par exemple, dans de nombreuses villes, les quartiers les plus vulnérables sont aussi les plus pauvres. Le cas le plus célèbre est celui du Lower Ninth Ward à La Nouvelle-Orléans, un quartier ouvrier majoritairement afro-américain qui a été le plus durement touché par l’ouragan Katrina en 2005.
Le danger ne concerne pas seulement les êtres humains, mais aussi les animaux. Le changement climatique, combiné à l’urbanisation, tend souvent à priver certaines espèces sauvages de leur habitat, les poussant à se rapprocher des villes, où elles peuvent entrer en conflit avec les populations humaines. Dans certains cas, cette cohabitation entraîne même des évolutions biologiques, comme le célèbre exemple des rats de New York, naturellement sélectionnés pour mieux digérer les restes de pizza et de hot-dogs trouvés dans les déchets.
Une solution appelée adaptation
Le fait que le climat change ne signifie pas que les villes soient condamnées à devenir des lieux invivables ni que nos habitudes que l'on aime tant disparaîtront. La communauté scientifique mondiale travaille depuis des décennies sur un large éventail de solutions. On les classe généralement en deux catégories : l’atténuation et l’adaptation.
L’atténuation consiste à réduire les émissions de gaz à effet de serre jusqu’à leur neutralité, afin de stopper l’aggravation du réchauffement. L’adaptation, quant à elle, regroupe les actions permettant de transformer les industries, l’agriculture et les villes pour les ajuster à la nouvelle réalité climatique.
En ville, l’adaptation prend de nombreuses formes : la remise à ciel ouvert de rivières enterrées, l’installation de systèmes d’alerte précoce, la création de refuges climatiques. Mais l’une des solutions les plus connues et efficaces reste le développement des espaces verts et la plantation d’arbres.
Deux exemples d’application de ces mesures viennent notamment de Florence et de Barcelone. Dans ces villes du sud de l’Europe, particulièrement chaudes en été, la Fondazione Capellino a financé des projets d’étude et de mise en œuvre de solutions fondées sur la nature pour répondre à la crise climatique.
L’importance de ces initiatives est difficile à ignorer. La majorité de l’humanité vit désormais en ville, et maintenir des environnements urbains sains est devenu une priorité incontournable. Les exemples de Barcelone et de Florence montrent aussi que s’adapter à la crise climatique ne signifie pas nécessairement imposer des sacrifices ou des renoncements majeurs. Au contraire, rendre les villes plus sûres va souvent de pair avec une amélioration de leur qualité de vie, bien au-delà des seuls enjeux climatiques. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si des projets similaires sont à l’étude ailleurs, de l’Allemagne à la Suède.
Il est donc encore possible d’imaginer qu’à l’avenir, nous continuerons à flâner dans les villes italiennes en été ou à profiter de l’air vif des capitales scandinaves — à condition, toutefois, de nous engager à les protéger.